Hannibal dans les Alpes
Le texte de Polybe - livre troisième
CHAPITRE IX
L'accrochage entre les Puniques et les Romains.
Le passage du Rhône
Hannibal, maître du passage, et en même temps victorieux, pensa aussitôt à faire passer ce qui restait de troupes sur l'autre bord, et campa cette nuit le long du fleuve. Le matin, sur le bruit que la flotte des Romains était arrivée à l'embouchure du Rhône, il détacha cinq cents chevaux numides pour reconnaître où étaient les ennemis, combien ils étaient, et ce qu'ils faisaient. Puis, après avoir donné ses ordres pour le passage des éléphants, il assembla son armée, fit approcher Magile, petit roi qui l'était venu trouver des environs du Pô, et fit expliquer aux soldats par un interprète les résolutions que les Gaulois avaient prises, toutes très propres à donner du cœur et de la confiance aux soldats, car, sans parler de l'impression que devait faire sur eux la présence de gens qui les appelaient à leur secours, et qui leur promettaient de partager avec eux la guerre contre les Romains, il semblait qu'on ne pouvait se défier de la promesse que les Gaulois faisaient de les conduire jusqu'en Italie par des lieux où ils ne manqueraient de rien, et par où leur marche serait courte et sûre. Magile leur faisait encore des descriptions magnifiques de la fertilité et de l'étendue du pays où ils allaient entrer, et vantait surtout la disposition où étaient les peuples de prendre les armes en leur faveur contre les Romains.
Magile retiré, Hannibal s'approcha, et commença par rappeler à ses soldats ce qu'ils avaient fait jusqu'alors. Il dit que, quoiqu'ils se fussent trouvés dans des actions extraordinaires et dans les occasions les plus périlleuses, ils n'avaient jamais manqué de réussir, parce que, dociles à ses conseils, ils n'avaient rien entrepris que sur ses lumières, qu'ils ne craignissent rien pour la suite, qu'après avoir passé le Rhône et s'être acquis des alliés aussi affectionnés que ceux qu'ils voyaient eux-mêmes, ils avaient déjà surmonté les plus grands obstacles, qu'ils ne s'inquiétassent point des détails de l'entreprise, qu'ils n'avaient qu'à s'en reposer sur lui, qu'ils fussent toujours prompts à exécuter ses ordres et qu'ils ne pensassent qu'à faire leur devoir, et à ne point dégénérer de leur première valeur. Toute l'armée applaudit, et témoigna beaucoup d'ardeur. Hannibal la loua de ses bonnes dispositions, fit des vœux aux dieux pour elle, lui donna ordre de se tenir prête à décamper le lendemain matin et congédia l'assemblée.
Sur ces entrefaites arrivent les Numides qui avaient été envoyés à la découverte. La plupart avaient été tués, le reste mis en fuite. A peine sortis du camp, ils étaient tombés dans la marche des coureurs romains, envoyés aussi par Publius pour reconnaître les ennemis, et ces deux corps s'étaient battus avec tant d'opiniâtreté, qu'il périt d'une part environ cent quarante chevaux tant romains que gaulois, et de l'autre plus de deux cents Numides. Après ce combat les Romains en poursuivant s'approchèrent des retranchements des Carthaginois, examinèrent tout de leurs propres yeux, et coururent aussitôt pour informer le consul de l'arrivée des ennemis. Publius, sans perdre de temps, mit tout le bagage sur les vaisseaux, et fit marcher le long du fleuve toute son armée dans le dessein d'attaquer les Carthaginois.
Le lendemain à la pointe du jour, Hannibal posta toute sa cavalerie du côté de la mer comme en réserve, et donna ordre à l'infanterie de se mettre en marche. Pour lui, il attendit que les éléphants et les soldats qui étaient restés sur l'autre bord eussent rejoint. Or voici comme les éléphants passèrent.
Après avoir fait plusieurs radeaux, d'abord on en joignit deux l'un à l'autre, qui faisaient ensemble cinquante pieds de largeur, et on les mit au bord de l'eau, où ils étaient retenus avec force et arrêtés à terre. Au bout qui était hors de l'eau on en attacha deux autres, et l'on poussa cette espèce de pont sur la rivière. Il était à craindre que la rapidité du fleuve n'emportât tout I'ouvrage. Pour prévenir ce malheur, on retint le côté exposé au courant par des cordes attachées aux arbres qui bordaient le rivage. Quand on eut porté ces radeaux à la longueur de deux plèthres (170 pieds), on en construisit deux autres beaucoup plus grands que l'on joignit aux derniers. Ces deux furent liés fortement l'un à l'autre ; mais ils ne le furent pas tellement aux plus petits, qu'il ne fût aisé de les détacher. On avait encore attaché beaucoup de cordes aux petits radeaux, par le moyen desquelles les nacelles destinées à les remorquer pussent les affermir contre l'impétuosité de l'eau, et les amener jusqu'au bord avec les éléphants. Les deux grands radeaux furent ensuite couverts de terre et de gazon, afin que ce pont fût semblable en tout au chemin qu'avaient à faire les éléphants pour en approcher. Sur terre ces animaux s'étaient toujours laissé manier à leurs conducteurs, mais ils n'avaient encore osé mettre les pieds dans l'eau. Pour les y faire entrer, on mit à leur tête deux éléphants femelles, qu'ils suivaient sans hésiter. Ils arrivent sur les derniers radeaux, on coupe les cordes qui tenaient ceux-ci attachés aux deux plus grands, les nacelles remorquent et emportent bientôt les éléphants loin des radeaux qui étaient couverts de terre. D'abord ces animaux effrayés, inquiets, allèrent et vinrent de côté et d'autre. Mais l'eau dont ils se voyaient environnés leur fit peur, et les retint en place. C'est ainsi qu'Hannibal, enjoignant des radeaux deux à deux trouva le secret de faire passer le Rhône à la plupart de ses éléphants. Je dis à la plupart, car ils ne passèrent pas tous de la même façon. Il y en eut qui, au milieu du trajet, tombèrent de frayeur dans la rivière. Mais leur chute ne fut funeste qu'aux conducteurs. Pour eux la force et la longueur de leurs trompes les tira de danger. En élevant ces trompes au-dessus de l'eau, ils respiraient, et éloignaient tout ce qui pouvait leur nuire, et par ce moyen ils vinrent droit au bord, malgré la rapidité du fleuve.
Lorsque les éléphants eurent été transportés de l'autre coté, Hannibal les plaça avec la cavalerie, à l'arrière-garde. Il marcha le long du fleuve, laissant la mer derrière lui, se dirigeant vers l'est, et pour ainsi dire vers l'intérieur de l'Europe. Le Rhône prend sa source au-dessus du golfe Adriatique, inclinant vers l'ouest ; dans cette partie des Alpes qui s'abaisse vers le nord, il coule vers le couchant d'hiver, et se jette dans la mer de Sardaigne. Il suit pendant longtemps une vallée dont le nord est habité par les Gaulois appelés Ardyes tandis que le midi est bordé par cette pente des Alpes qui descendent vers le nord. Les plaines des environs du Pô, dont nous avons déjà beaucoup parlé, sont séparées de cette vallée du Rhône par toute la hauteur des montagnes ci-dessus mentionnées, qui s'étendent depuis Marseille jusqu'au fond du golfe Adriatique. Ce fut en passant ces montagnes qu'Hannibal, venant des bords du Rhône, entra dans l'Italie.
Extravagance des historiens sur le passage des Alpes par Hannibal.
Quelques historiens, pour vouloir étonner leurs lecteurs par des choses prodigieuses, en nous parlant de ces montagnes, tombent, sans y penser, dans deux défauts qui sont très contraires à l'histoire. Ils content de pures fables, et se contredisent. Ils commencent par nous représenter Hannibal comme un capitaine d'une hardiesse et d'une prudence inimitables. Cependant, à en juger par leurs écrits, on ne peut se défendre de lui attribuer la conduite du monde la moins sensée. Lorsqu'engagés dans leurs fables ils sont en peine le trouver un dénouement, ils ont recours aux dieux et aux demi-dieux, artifice indigne de l'histoire, qui doit rouler toute sur des faits réels. Ils nous peignent les Alpes comme si raides et si escarpées, que, loin de pouvoir les faire passer à de la cavalerie, à une armée, à des éléphants, à peine l'infanterie légère en tenterait-elle le passage. Selon ces historiens, les pays d'alentour sont si déserts, que si un dieu ou demi-dieu n'était venu montrer le chemin à Hannibal, sa perte et celle de toute son armée était inévitable. N'est-ce pas là visiblement débiter des fables et se contredire ? Car ce général n'eût-il pas été le plus inconsidéré et le plus étourdi des hommes, s'il se fût mis en marche à la tête d'une armée nombreuse, et sur laquelle il fondait les plus belles espérances, sans savoir ni par où il devait aller, ni la nature des lieux où il passerait, ni les peuples chez lesquels il tomberait ? Il eût été même plus qu'inconsidéré s'il eût tenté une entreprise, qui non seulement n'était pas raisonnable, mais pas même possible. D'ailleurs, conduisant Hannibal avec une armée dans des lieux inconnus, ils lui font faire, dans un temps où il avait tout à espérer, ce que d'autres feraient à peine quand ils auraient tout perdu sans ressources, et qu'ils seraient réduits à la dernière extrémité. Lorsqu'ils nous disent encore que dans ces Alpes ce ne sont que déserts, que rochers escarpés, que chemins impraticables, c'est une fausseté manifeste. Avant qu'Hannibal en approchât, les Gaulois habitant les rives du Rhône avaient passé plus d'une fois ces montagnes, et venaient tout récemment de les passer pour se joindre aux Gaulois des environs du Pô contre les Romains. Et de plus les Alpes même ne sont-elles pas habitées par un peuple très nombreux ? C'était là ce qu'il fallait savoir, au lieu de nous faire descendre du ciel je ne sais quel demi-dieu qui veut bien avoir, la complaisance de servir de guide aux Carthaginois. Semblables aux poètes tragiques qui, pour avoir choisi des sujets faux et extraordinaires, ont besoin pour la catastrophe de leurs pièces de quelque dieu ou de quelque machine, ces historiens emploient aussi des dieux et des demi-dieux, parce qu'ils se sont d'abord engoués de faits qui n'ont ni vérité ni vraisemblance, car comment finir raisonnablement des actions dont les commencements étaient contre la raison? Quoi qu'en disent ces écrivains, Hannibal conduisit cette grande affaire avec beaucoup de prudence. Il s'était informé exactement de la nature et de la situation des lieux où il s'était proposé d'aller. Il savait que les peuples où il devait passer n'attendaient que l'occasion de se révolter contre les Romains. Enfin, pour n'avoir rien à craindre de la difficulté des chemins, il s'y faisait conduire par des gens du pays, qui s'offraient d'autant plus volontiers pour guides, qu'ils avaient les mêmes intérêts et les mêmes espérances. Je parle avec assurance de toutes ces choses, parce que je les ai apprises de témoins contemporains, et que je suis allé moi-même dans les Alpes pour en prendre une exacte connaissance.
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