Hannibal dans les Alpes
Le texte de Polybe - livre troisième
CHAPITRE VIII
Le chemin d'Hannibal entre Carthagène et l'Italie.
Les Carthaginois, dans le temps qu'Hannibal partit, étaient maîtres de toutes les provinces d'Afrique qui sont sur la Méditerranée, depuis les autels des Philéniens, qui sont le long de la grande Syrte, jusqu'aux colonnes d'Hercule, ce qui fait une côte de plus de seize mille stades de longueur. Puis, ayant passé le détroit où sont les colonnes d'Hercule, ils se soumirent toute l'Espagne jusqu'aux rochers où, du côté de notre mer, aboutissent les monts Pyrénées, qui divisent les Ibères d'avec les Gaulois. Or, de ces rochers aux colonnes d'Hercule il y a environ huit mille stades ; car on en compte trois mille depuis les colonnes jusqu'à Carthagène ou la nouvelle Carthage, comme d'autres l'appellent. Depuis cette ville jusqu'à l'Ebre, il y en a deux mille deux cents ; depuis là jusqu'à Emporium, seize cents, et tout autant d'Emporium au passage du Rhône ; car les Romains ont distingué cette route avec soin par des espaces de huit stades. Depuis le passage du Rhône, en allant vers ses sources jusqu'au commencement des Alpes, d'où l'on va en Italie, on compte quatorze cents stades. Les hauteurs des Alpes, après lesquelles on se trouve dans les plaines d'Italie qui sont le long du Pô, s'étendent encore à douze cents stades. Il fallait donc qu'Hannibal traversât environ neuf mille stades pour venir de la nouvelle Carthage en Italie. II avait déjà fait presque la moitié de ce chemin, mais ce qu'il lui en restait à faire était le plus difficile.
Il se préparait à faire passer à son armée les détroits des monts Pyrénées, où il craignait fort que les Gaulois ne l'arrêtassent, lorsque les Romains apprirent, par les ambassadeurs envoyés à Carthage, ce qui s'y était dit et résolu, et qu'Hannibal avait passé l'Ebre avec son armée. Aussitôt on prit la résolution d'envoyer en Espagne une armée sous le commandement de Publius Cornelius, et une autre en Afrique, sous la conduite de Tiberius Sempronius.
Les dissensions entre Romains et Boïens
Pendant que ces deux consuls levaient des troupes et faisaient les autres préparatifs, on se pressa de finir ce qui regardait les colonies, qu'on avait auparavant décidé d'envoyer dans la Gaule Cisalpine. On enferma les villes de murailles, et on donna ordre à ceux qui devaient y habiter, de s'y rendre dans l'espace de trente jours. Ces colonies étaient chacune de six mille personnes. Une fut placée en deçà du Pô, et fut appelée Plaisance, et l'autre au-delà du même fleuve, et on lui donna le nom de Crémone.
À peine ces colonies furent-elles établies, que les Gaulois appelés Boïens, qui déjà autrefois avaient cherché à rompre avec les Romains, sans avoir pu rien exécuter faute d'occasion, apprenant que les Carthaginois approchaient, et se promettant beaucoup de leur secours, se détachèrent des Romains, et leur abandonnèrent leurs otages qu'ils avaient donnés après la dernière guerre. Ils entraînèrent dans leur révolte les Insubriens, qu'un ancien ressentiment contre les Romains disposait déjà à une sédition, et tous ensemble ravagèrent le pays que les Romains avaient partagé. Les fuyards furent poursuivis jusqu'à Mutine, autre colonie des Romains. Mutine elle-même fut assiégée. Ils y investirent trois Romains distingués qui avaient été envoyés pour faire le partage des terres, savoir : C. Luctatius, personnage consulaire, et deux préteurs. Ceux-ci demandèrent à être écoutés, et les Boïens leur donnèrent audience, mais, au sortir de la conférence, ils eurent la perfidie de s'en saisir, dans la pensée que, par leur moyen, ils pourraient recouvrer leurs otages. Sur cette nouvelle, Lucius Manlius, qui commandait une armée dans le pays, se hâta d'aller au secours. Les Boïens, le sentant proche, dressèrent des embuscades dans une forêt, et dès que les Romains y furent entrés, ils fondirent sur eux de tous les côtés, et tuèrent une grande partie de l'armée romaine. Le reste prit la fuite dès le commencement du combat. On se rallia, à la vérité, quand on eut gagné les hauteurs, mais de telle sorte qu'à peine cela pouvait-il passer pour une honnête retraite. Ces fuyards furent poursuivis par les Boïens, qui les investirent dans un bourg appelé, Tanès. La nouvelle vint à Rome que la quatrième armée était enfermée et assiégée par les Boïens : sur-le-champ on envoya à son secours les troupes qu'on avait levées pour Publius, et on en donna le commandement à un préteur. On ordonna ensuite à Publius de faire pour lui de nouvelles levées chez les alliés. Telle était la situation des affaires dans les Gaules à l'arrivée d'Hannibal, comme nous l'avions déjà dit dans nos premiers livres.
Au commencement du printemps, les consuls romains, ayant fait tous les préparatifs nécessaires à l'exécution de leurs desseins, se mirent en mer, Publius avec soixante vaisseaux, pour aller en Espagne, et Tiberius Sempronius, avec cent soixante vaisseaux longs à cinq rangs, pour se rendre en Afrique. Celui-ci s'y prit d'abord avec tant d'impétuosité, fit des préparatifs si formidables à Lilybée, assembla de tous côtés des troupes si nombreuses, qu'on eût dit qu'en débarquant, il voulait mettre le siège devant Carthage même. Publius, longeant la côte de Ligurie, arriva le cinquième jour dans le voisinage de Marseille, et, ayant abordé à la première embouchure du Rhône, qu'on appelle l'embouchure de Marseille, il mit ses troupes à terre. Il apprit là qu'Hannibal avait passé les Pyrénées, mais il croyait ce général encore bien éloigné, tant à cause des difficultés que les lieux lui devaient opposer, que du grand nombre des Gaulois au travers desquels il fallait qu'il marchât. Cependant Hannibal, après avoir obtenu des Gaulois, en partie par argent en partie par force, tout ce qu'il voulait, arriva au Rhône avec son armée, ayant à sa droite la mer de Sardaigne. Sur la nouvelle que les ennemis étaient arrivés, Publius, soit que la célébrité de cette marche lui parût incroyable, soit qu'il voulût s'instruire exactement de la vérité de la chose, envoya à la découverte trois cents cavaliers des plus braves, et y joignit, pour les guider et soutenir, les Gaulois qui servaient pour lors à la solde des Marseillais. Pendant ce temps-là, il fit rafraîchir son armée, et délibérait avec les tribuns quels postes on devait occuper, et où il fallait donner bataille aux ennemis.
L'arrivée sur les rives du Rhône
Hannibal étant arrivé sur les bords du Rhône, à peu près à quatre jours de marche de la mer, fit sur-le-champ ses dispositions pour traverser le fleuve dans un endroit où il n'avait qu'un seul courant. Pour cela il commença par se concilier l'amitié de tous ceux qui habitaient sur les bords, et acheta d'eux tous leurs canots et chaloupes, dont ils ont grand nombre, à cause de leur commerce par mer. Il acheta outre cela tout le bois qui était propre à construire encore de pareils bâtiments, et dont il fit en deux jours une quantité extraordinaire de bateaux, chacun s'efforçant de se mettre en état de n'avoir pas besoin de secours étranger pour passer le fleuve. Tout était déjà préparé, lorsqu'un grand nombre de Barbares s'assembla sur l'autre bord pour s'opposer au passage des Carthaginois. Hannibal, alors faisant réflexion qu'il n'était pas possible d'agir par force contre une si grande multitude d'ennemis, que cependant il ne pouvait rester là sans courir risque d'être enveloppé de tous les côtés, détacha à l'entrée de la troisième nuit une partie de son armée sous le commandement de Hannon, fils du roi Bomilcar, et lui donna pour guides quelques gens du pays. Ce détachement remonta le fleuve jusqu'à environ deux cents stades, où il trouva une petite île qui partageait la rivière en deux. On s'y logea. On y coupa du bois dans une forêt voisine, et, les uns façonnant les pièces nécessaires, les autres les joignant ensemble, en peu de temps ils fabriquèrent autant de radeaux qu'il en fallait pour passer le fleuve, et le passèrent en effet sans que personne s'y opposât. Ils s'emparèrent ensuite d'un poste avantageux, et y restèrent tout ce jour-là pour se délasser et se disposer à exécuter l'ordre qu'Hannibal leur avait donné.
Ce général faisait aussi de son côté tout ce qu'il pouvait pour faire passer le reste de l'armée. Mais rien ne l'embarrassait plus que ses éléphants, qui étaient au nombre de trente-sept. Cependant, à la fin de la cinquième nuit, ceux qui avaient traversé les premiers s'étant avancés sur l'autre bord vers les Barbares, alors Hannibal, dont les soldats étaient prêts, disposa tout pour le passage. Les soldats pesamment armés devaient monter sur les plus grands bateaux, et l'infanterie légère sur les plus petits. Les plus grands étaient au-dessus et les plus petits au dessous, afin que, ceux-là soutenant la violence du courant, ceux-ci en eussent moins à souffrir. On pensa encore à faire suivre les chevaux à la nage, et pour cela un homme, à l'arrière de chaque bateau, en tenait par la bride trois ou quatre de chaque côté. Par ce moyen, dès le premier passage, on en jeta un assez grand nombre sur l'autre bord. humides aspect, les Barbares sortent en foule et sans ordre de leurs retranchements, persuadés qu'il leur serait aisé d'arrêter les Carthaginois au débarquement. Cependant Hannibal voit sur l'autre bord une fumée s'élever. C'était le signal que devaient donner ceux qui étaient passés les premiers, lorsqu'ils seraient près de l'ennemi. Il ordonne aussitôt que l'on se mette sur la rivière, donnant ordre à ceux qui étaient sur les plus grands bateaux de faire tous leurs efforts pour résister à la rapidité du courant. On vit alors le spectacle du monde le plus effrayant et le plus capable d'inspirer la terreur, car, tandis que d'un côté les soldats embarqués s'encourageaient mutuellement par leurs cris, et luttaient pour ainsi dire contre la violence des flots, et que de l'autre les troupes bordant le fleuve animaient leurs compagnons par leurs clameurs, les Barbares, sur le bord opposé, entonnèrent une chanson guerrière, et défièrent les Carthaginois au combat. Dans ce moment, le détachement de Hannon fondit tout à coup sur les Barbares, qui défendaient le passage du fleuve, et mit le feu à leur camp. Les Barbares confondus de cette attaque imprévue, coururent les uns pour protéger leurs tentes, les autres pour résister aux assaillants. Hannibal, animé par le succès, à mesure que ses gens débarquaient, les rangea en bataille, les exhorta à bien faire, et les mena aux ennemis, qui, épouvantés et déjà mis en désordre par un événement si imprévu, furent tout d'un coup enfoncés et obligés de prendre la fuite.
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