Hannibal dans les Alpes
Le texte de Polybe - livre troisième
CHAPITRE XI
Le passage du col. Eléments essentiels ào l'histoire
C'était le temps du coucher des Pléiades, et déjà la neige avait couvert le sommet des montagnes. Les soldats, consternés par le souvenir des maux qu'ils avaient soufferts, et ne se figurant qu'avec effroi ceux qu'ils avaient encore à endurer, semblaient perdre courage, Hannibal les assemble, et comme du haut des Alpes, qui semblent être la citadelle de l'Italie, on voit à découvert toutes ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux, il se servit de ce beau spectacle, unique ressource qui lui restait, pour remettre ses soldats de leur frayeur. En même temps il leur montra du doigt le point où Rome était située, et leur rappela quelle était pour eux la bonne volonté des peuples, qui habitaient le pays qu'ils avaient sous les yeux. Le lendemain il lève le camp, et commence la descente des montagnes. A la vérité, il n'eut point ici d'ennemis à combattre, excepté ceux qui lui faisaient du mal à la dérobée, mais l'escarpement des lieux et la neige lui firent perdre presque autant de monde qu'il en avait perdu en montant. La descente était étroite, raide, et couverte de neige. Pour peu que l'on manquât le vrai chemin, l'on tombait dans des précipices affreux. Cependant le soldat endurci à ces sortes de périls, soutint encore courageusement celui-ci. Toutefois, lorsque les troupes arrivèrent à un certain endroit où il parut impossible aux éléphants ni aux chevaux de charge d'avancer, parce que le terrain déjà très raide dans l'espace de près de trois demi-stades, s'était éboulé davantage depuis très peu de temps, toute l'armée, remplie d'effroi, se livra de nouveau au désespoir. La première pensée qui vint à Hannibal fut de tourner cet endroit difficile, mais, la neige rendant tout autre passage impraticable, il fut obligé d'y renoncer. Ce qui arrivait était en effet une chose très rare et très singulière. Sur la neige de l'hiver précédent il en était tombé de nouvelle. Celle-ci, étant molle et peu épaisse, se laissait aisément pénétrer, mais quand elle eut été foulée, et que l'on atteignit celle de dessous qui était ferme, les pieds ne pouvant s'assurer, le soldat faisait autant de chutes que de pas, comme cela arrive à ceux qui marchent sur un terrain boueux à sa surface. Cet accident en produisait un autre plus fâcheux encore. Quand les soldats étaient tombés et qu'ils voulaient s'aider de leurs genoux ou s'accrocher à quelque chose pour se relever, ils entraînaient avec eux tout ce qu'ils avaient pris pour se retenir. Pour les bêtes de charge, après avoir cassé la glace en se relevant, elles restaient comme glacées elles-mêmes dans les trous qu'elles avaient creusés, sans pouvoir, sous le pesant fardeau qu'elles portaient, vaincre la dureté de la vieille neige. Il fallut donc chercher un autre expédient.
Hannibal prit le parti de camper à l'entrée du chemin dégradé. On enleva la neige, on se mit à l'ouvrage pour reconstruire le chemin le long du précipice. Ce travail fut poussé avec tant de vigueur, qu'au bout du jour où il avait été entrepris, les bêtes de charge et les chevaux descendirent sans beaucoup de peine. On les envoya aussitôt dans des pâturages, et l'on établit le camp dans la plaine, où il n'était pas tombé de neige, Hannibal fit travailler les Numides par détachements à la construction du chemin, et, après bien des fatigues, on réussit au bout de trois jours, avec beaucoup de peine, à faire passer les éléphants. Ils étaient exténués par la faim, car, quoique sur le penchant des Alpes il se trouve des deux côtés des arbres et des forêts, et que la terre y puisse être cultivée, il n'en est pas de même de leur cime et des lieux voisins. Couverts de neige pendant toutes les saisons, comment pourraient-ils rien produire ? L'armée descendit la dernière, et au troisième jour elle entra enfin dans la plaine, mais de bien inférieure en nombre à ce qu'elle était au sortir de l'Espagne. Sur la route elle avait beaucoup perdu de monde, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, soit au passage des rivières. Les rochers et les défilés des Alpes lui avaient encore fait perdre un grand nombre de soldats, mais incomparablement plus de chevaux et de bêtes de charge. Il y avait cinq mois et demi qu'Hannibal était parti de la nouvelle Carthage, en comptant les quinze jours que lui avait coûtés le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô et parmi les Insubriens, sans que la diminution de son année eût ralenti en rien de son audace. Cependant il ne lui restait plus que douze mille Africains et huit mille Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux. C'est de lui-même que nous savons cette circonstance, qui a été gravée par son ordre sur une colonne près du promontoire Lacinium.
Du côté des Romains, Publius Scipion, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait envoyé en Espagne Cnéus son frère, et lui avait recommandé de tout tenter pour en chasser Hasdrubal, Scipion, dis-je, débarqua au port de Pise avec quelques troupes, dont il augmenta le nombre en passant par la Tyrrhénie, où il prit les légions qui, sous le commandement des préteurs, avaient été envoyées là pour faire la guerre aux Boïens. Avec cette armée, il vint aussi camper dans les plaines du Pô, pressé d'un ardent désir d'en venir aux mains avec le général carthaginois.
Mais laissons pour un moment ces deux chefs d'armée en Italie, où nous les avons amenés, et avant d'entamer le récit des combats qu'ils se sont livrés, justifions en peu de mots le silence que, nous avons gardé jusqu'ici sur certaines choses qui sont du domaine de l'histoire, car on ne manquera pas d'être en peine de savoir pourquoi, après m'être fort étendu sur plusieurs endroits de l'Afrique et de l'Espagne, je n'ai parlé ni du détroit que forment les colonnes d'Hercule, ni de la mer qui est au-delà, ni de ce qu'il y a de particulier sur cette mer, ni des îles Britanniques, ni de la manière de faire l'étain, ni de l'or ni de l'argent que l'Espagne produit, choses, cependant sur lesquelles les auteurs qui en ont écrit fort au long ne sont pas trop d'accord entre eux.
Il est vrai, je n'ai rien dit sur toutes ces matières. Ce n'est pas que je les crusse étrangères à l'histoire, mais deux raisons m'ont détourné d'en parler. Premièrement, une narration interrompue par autant de digressions qu'il se serait présenté de sujets à traiter eût été rebutante, et aurait écarté le lecteur du but que je m'étais proposé. En second lieu, il m'a paru que toutes ces curiosités valaient bien la peine qu'on les traitât exprès et en particulier. Le temps et l'occasion viendront d'en dire tout ce que nous avons pu en découvrir de plus assuré. Que l'on ne soit donc pas surpris dans la suite, si, en parlant de quelques lieux, nous n'entrons pas dans le détail de certaines circonstances. Vouloir que partout et en toute occasion un historien s'arrête sur ces sortes de singularités, c'est ressembler à une espèce de friands qui, portant la main à tous les plats, ne savourent aucun morceau à loisir, et qui, par cette diversité de mets, nuisent plutôt à leur santé, qu'ils ne l'entretiennent et ne la fortifient. Il en est de même de ceux qui n'aiment l'histoire qu'autant qu'elle est parsemée de particularités détachées du sujet principal. Ils n'ont le loisir d'en goûter aucune comme elle doit être goûtée, et il ne leur en reste rien dont ils puissent faire usage.
Il faut cependant convenir que, de toutes les parties de l'histoire, il n'en est point qui ait plus besoin d'être traitée au long et avec quelque exactitude que ces particularités-là mêmes que nous avons cru devoir remettre à un autre temps. Entre plusieurs exemples que je pourrais citer, en voici un qui ne souffre pas de réplique. De tous les historiens qui ont décrit la situation et les propriétés des lieux qui sont aux extrémités de cette terre que nous habitons, il y en a très peu qui ne se soient souvent trompés. Or, on ne doit épargner aucun de ces historiens. Il faut les réfuter tous, non légèrement et en passant, mais en leur opposant des arguments solides et certains. On ferait cependant mal de les reprendre avec mépris et avec hauteur ; il est juste au contraire de les louer, en corrigeant les fautes que le peu de connaissance qu'ils avaient leur a fait commettre. Eux-mêmes, s'ils revenaient au monde, changeraient et redresseraient sur beaucoup de points leurs propres ouvrages. Dans le temps qu'ils vivaient, il était rare de trouver des Grecs qui s'intéressassent beaucoup à l'étude des lieux qui bornent la terre ; il n'était pas même possible d'en acquérir la connaissance. On ne pouvait alors se mettre sur mer sans s'exposer à une infinité de dangers. Les voyages sur terre étaient encore plus périlleux. Quelque nécessité ou quelque inclination qui vous conduisît dans ces lieux, vous n'en reveniez guère plus instruit. Comment examiner tout par ses yeux dans des endroits qui sont tout à fait barbares, où il ne règne qu'une solitude affreuse, où vous ne pouvez tirer aucun éclaircissement de la part de ceux qui les habitent, et dont le langage vous est inconnu ? Je suppose que quelqu'un eût surmonté tous ces obstacles, mais eût-il été assez raisonnable pour ne pas débiter des choses incroyables, pour se renfermer dans l'exacte vérité, pour ne raconter que ce qu'il aurait vu ? On ne serait donc pas équitable de relever avec aigreur des historiens, pour s'être quelquefois trompés ou pour avoir manqué de nous donner, sur les extrémités de la terre, des lumières qu'il n'était pas seulement difficile, mais même impossible qu'ils eussent eux-mêmes. Louons ces auteurs, admirons-les plutôt d'avoir été jusqu'à un certain point, et de nous avoir aidés à faire de nouvelles découvertes. Mais aujourd'hui que par la conquête de l'Asie par Alexandre, et celle de presque tout le reste du monde par les Romains, il n'est point d'endroit dans l'univers où l'on ne puisse aller par mer ou par terre, et que de grands hommes, déchargés du soin des affaires publiques et du commandement des armées, ont employé les moments de leur loisir à ces sortes de recherches, il faut que ce que nous en voulons dire soit beaucoup plus exact et plus assuré. Nous tâcherons aussi de nous acquitter de cette tâche dans cet ouvrage, lorsque l'occasion s'en présentera, et nous prierons alors nos lecteurs curieux de s'instruire, de nous donner toute leur attention. J'ose dire que je m'en suis rendu digne par les peines que je me suis données, et par les dangers. que j'ai courus, en voyageant dans l'Afrique, dans l'Espagne, dans les Gaules, et sur la mer extérieure dont tous ces pays sont environnés, pour corriger les fautes que les anciens avaient faites dans la description de ces lieux, et pour en procurer la connaissance aux Grecs. Mais terminons ici cette digression, et voyons les combats qui se livrent en Italie entre les Romains et les Carthaginois.
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